À tous ces cadavres conservant l'apparence de la vie, Charlotte Delval & Arthur Marie
Entrepôt jusqu'au 23 août
Ouverture du mercredi au dimanche de 12h à 18h.
Nocturne le vendredi jusqu’à 22h.

Visistes commentées sur demande ou sur réservation au 05 49 46 08 08
Entrée libre
Exposition  
   

Alors que nos déplacements ont été circonscrits aux seules limites que dessinent chacune de nos frontières domestiques et que les messages nous invitant à rester « ensemble à la maison » se sont multipliés, je dois bien admettre que si cette situation réaffirme la thèse selon laquelle « les structures aliénantes de la famille se trouvent reproduites en tous lieux » [1], elle donne également un point de vue sur le monde propre aux troubles que provoque l'adolescence ; quand l'incertitude prend le dessus et quand tous les espoirs d'un « en dehors » caractéristique à l'émancipation de tout groupe (quitte à en rejoindre de nouveaux) et à la formation de l'individu, se voient remis en question.

Cet état d'infantilisation généralisé qui impose à chacun de garder ses mains dans ses poches - s'il participe à étendre les logiques de soumission face à un monde anthropocène, où la dépendance aux technologies et à l'internet ne trouve d'équivalent que dans la somme des outils préfigurant un monde définissant entre chacun le bon art des distances (paiement sans contact, livraison à domicile, vente à emporter, voiture sans chauffeurs, télétravail), c'est parce qu’il remet en cause de façon inédite l’idée « d'une croissance économique éternelle [2] », comme il interroge les conditions selon lesquelles la vie vaudrait encore la peine d’être vécue.

Pour Arthur Marie qui est entré en peinture comme d'autre « entre en guerre » ; ces dernières semaines lui ont permis de developper un espace réflexif à partir d'images empruntées sur différents blogs rédigés par des adolescents il y a une dizaine d'années (soit, quand il était lui-même adolescent). En y introduisant par association une dimension narrative, ces images formulent une réécriture de sa propre adolescence sans pour autant imposer un point de vue unique propre à tout travail autobiographique. Sans esthétiser ou assujettir son travail à son seul contenu, chacune de ses peintures porte en elle les promesses d'un monde vécu selon une réalité traumatique contingente, dédoublée à travers les images préfabriquées d’adolescents qui font ici du futur une notion tout à fait hors de propos.

Face aux peintures d’Arthur Marie, le travail plastique de Charlotte Delval se lit dans cette géographie temporellement indéfinie que caractérise l'adolescence, ses œuvres vivent dans un état transitoire permanent - volontairement non finies, évolutives et organiques, parce qu’évanescentes. Ici, la grâce funeste d'un papier qui s'envole, d'un savon en décomposition ou d'une mèche de cheveux et d'un anxiolytique cristallisés dans du sel, s’aménage un espace qui éclate les limites normatives du temps. En mettant à distance les questions de durée, Charlotte Delval ne nie pas uniquement l'existence d'un passé qu'elle aurait saisi, mais l'existence d'un futur en produisant un travail à un moment où créer la vie devient aussi subversif que coucher sans préservatif.

C'est parce que cette situation met à jour la manière dont la politique comme la famille définit et régule (selon une même architecture hétéropatriarcale) les comportements et les déplacements de chacun à l'intérieur de son territoire ou de son foyer, que le jeune artiste devient un sujet politique. Parce qu'il donne de la voix à tous ceux qui ont choisi de travailler dans une logique de production - théorique et plastique – qui ne répond ni à un besoin de « premières nécessités », ni à une logique de spéculation qui légitimerait qu'on les indemnise, son existence et sa parole se voient - à l'instar de l'adolescent ou de la femme violée -, systématiquement remises en question.

À tous ces cadavres conservant l'apparence de la vie et dont l'urgence qui caractérise la jeunesse se voit soustraite à une identité niée, les œuvres d'Arthur Marie et de Charlotte Delval ouvrent un espace de réflexion sur un discours politique omniscient. Sans se laisser pour autant circonscrire par la dictature du sujet ou du temps, leurs travaux, parce qu’ils s’annexent à la définition de l’adolescence, apparaissent au milieu de cette cité cancer comme un inquiétant amplificateur des questions liées à l'effondrement de tout un système de croyance.

Jocelyn Moisson, le 10/06/20


[1] David Cooper, Mort de la famille, Paris, Edition du Seuil, collection « Points », 1975, p. 5

[2] Référence au discours de Greta Thunberg tenu à l’ONU en septembre 2019