GOREGEOUS, Darja Bajagić
Darja Bajagić , Avec la participation de Linda Dement , Pierre-Alexandre Mateos et Charles Teyssou
Entrepôt Du 11 septembre au 19 décembre 2020
Ouverture du lundi au vendredi de 12h à 18h
Le samedi et le dimanche de 14h à 18h et les soirs d'événements
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Dévernissage samedi 19 décembre
Entrée libre
Exposition  
   

Le Confort Moderne s’associe aux commissaires d’exposition Pierre-Alexandre Mateos et Charles Teyssou pour présenter GOREGEOUS, première exposition monographique de Darja Bajagić couvrant la première décennie de sa pratique artistique. Les œuvres de Darja Bajagić, sans être dissolubles dans une idéologie, se manifestent par une production d’images sulfureuses qui percutent l’œil des spectateurs comme autant de chocs visuels. L’artiste trouve dans les profondeurs du deep web de quoi nourrir son travail et alimenter les débats autour des questions de morale, de pornographie ou de violence capitaliste. Une position salutaire à l’heure où les tribunaux médiatiques se substituent à la justice et où la morale prend le pas sur la loi.
Une quarantaine d’œuvres sont réunies dans l’entrepôt du Confort Moderne : peintures, impressions, collages sur toiles, papiers, plexiglas, bois s’affichent aux murs ou rampent sur le sol. L’ensemble témoigne du travail prolifique et controversé de cette jeune artiste née en 1990 en ex-Yougoslavie. La production d’une nouvelle vidéo en collaboration avec les musiciens du groupe Ferro Mortem (Chicago) vient augmenter l’exposition. L’artiste participe activement à une scène musicale underground par la production de visuels et l’engagement auprès de labels ou d’organisateurs de concert. La soirée de vernissage propose d’ailleurs un plateau musical exceptionnel sélectionné par l’artiste en résonnance avec l’exposition pour faire basculer le Confort Moderne tout entier dans l’univers de Darja Bajagić.



Darja Bajagić
Exposition
ME/USA
 

GOREGEOUS est une exposition de Darja Bajagić couvrant la première décennie de sa pratique artistique. Née en 1990 à Titograd, dans l’ancienne Yougoslavie puis élevée à Zamalek en Égypte à partir de 1999, elle immigra par la suite avec sa famille aux États-Unis. C’est dans la fleur de son adolescence qu’elle commença à sillonner la Via Dolorosa du World Wide Web à la recherche d’images dotées d’un impact rétinal extrêmement élevé. Totems porno-capitalistes, sous-cultures thanatologiques et symboles hermétiques émergèrent progressivement des datacombes vers de larges surfaces nécro-sensibles. Fruit de l’équarrissage méticuleux de l’Atlantide noire digitale, GOREGEOUS donne à voir les fondations d’une cathédrale vouée au culte de la misère phallique. Ses chapelles sont habitées par une martyrologie séculaire de she-devils, babydolls acéphales et cum-junkies.

L’autopsie du cadavre Greenbergien est l’acte de naissance de la pratique de Bajagić.
Elle greffa la quête formelle de ce dernier aux corps condamnés à satisfaire le priapisme du régime masturbatoire global. Imaginez les Ultimate Paintings d’Ad Reinhardt rencontrant le casting de XVideos.com sur une table de dissection. En mariant l’obsession de la modernité pour le degré zéro de la pictorialité avec une iconographie obscène, elle mit dos à dos deux formes radicalement opposées de planéité : esthétique et pornographique. Alors que la première est admise comme abyssale et pure, son double pornographique est jugé comme maculé et vide. En se réappropriant les images manufacturées à la chaîne par le triumvirat capital-pouvoir-plaisir, son travail suit ce que Sam Bourcier a nommé « la critique de la raison pornographique occidentale ». A l’instar de Manu et Nadine dans Baise Moi (1994) de Virginie Despentes, les protagonistes de Bajagić se battent, suspendent ou s’effondrent face à la matrice phallocentrique du désir. L’un de ses personnages récurrents est Dommino, une pornstar à la retraite des années 2010. Elle est constamment dépeinte faisant des regards caméras frondeurs à la manière d’une Mona Lisa post-porn pour qui l’objectif final serait d’inverser la dialectique entre le désir et son objet. En désactivant le dispositif libidinal à l’œuvre dans la représentation pornographique, Bajagić répond à l’appel de Giorgio Agambem à profaner l’improfanable.

La croyance dans le musée comme instance d’un possible consensus moral, politique ou social est un espoir crucifié par chaque exposition de Bajagić. Plus violemment encore, son travail critique une seconde histoire muséale marchant main dans la main avec la première. Héritée de la tradition des Cabinets de Curiosités, cette généalogie se compose de musées interdits au public du fait de leur contenu obscène et cela à l’exception d’une catégorie spéciale de spectateurs : les hommes fortunés ou experts dans le champ requis. Du Musée Secret inauguré dans le sillage de la découverte d’artefacts érotiques dans les ruines de Pompéi et pour lequel le terme « pornographie » fut défini en 1850, au Musée Noir dédié aux criminels, ces institutions ont promu une ségrégation politique du regard au sein même de l’espace public. Comme le détailla Paul Preciado dans Museum, urban detritus and pornography, la définition de l’obscénité permit de tracer une frontière invisible dans le tissu politique de la ville entre des corps excitables et des corps dont l’excitation devait être minutieusement contrôlée. C’est précisément cette frontière que Bajagić détruit par l’inauguration d’un nouveau type de Musée Imaginaire dans lequel chacun peut librement s‘émerveiller à la vue d’un carnaval d’atrocités où se mêlent destruction de l’intégrité corporelle, poursuite de l’abject et annihilation morale.

Afin d’invoquer un démon il est nécessaire de connaître son nom et de l’écrire avec du sang. Darja Bajagić les convoque sur de larges toiles dont la profondeur chromatique rappelle certains navigateurs web. Est-ce une coïncidence si dans les années 60 les chercheurs du MIT ont appelé l’un des premiers systèmes informatiques Daemon ? Les écrans d’ordinateur se sont substitués aux retables dans les cérémonies occultes. Des rites sacrificiels uploadés sur ses serveurs aux veines en polyéthylènes innervant le Deep Web, Internet est fondé sur des chants crypto-liturgiques. Il y a longtemps de cela, il était communément admis que le soleil ne se couchait jamais sur le village global. La prolifération de forums nourris par des groupuscules d’extrême droite s’appropriant les symboliques celtiques, grecques ou slaves afin de conduire des célébrations nationalistes démontre le contraire. Si l’on descend plus encore les neufs cercles, il est possible de croiser la Westgate Necromantic, un culte voué à Azrael, l’ange de la mort performé par Leilah Wendell ou encore la figure d’Aleister Crowley à laquelle des rituels impliquant l’auto-intoxication sous drum ‘n’ bass lui sont dédiés.

Le moralisme est devenu la nouvelle junk food culturelle. Elle est ubiquitaire, facilement métabolisable et pas chère. Ce constat n’érige pas la transgression au rang de produit de luxe dans le marché des idées, bien au contraire. Néanmoins GOREGEOUS a pour ambition d’injecter une dose critique de douleur, de morbidité et de doute dans la machine huilée de l’extase visuelle. Si vous espériez une exposition consolante et réconfortante, gardez vos distances. La réalité de Darja Bajagić est un cauchemar dont nous ne voulons pas nous réveiller.

Par Pierre-Alexandre Mateos et Charles Teyssou

Avec la participation de Linda Dement
Cyberféminisme
AUS
 
En parallèle des œuvres de Darja Bajagić, cette exposition présente également trois pièces numériques de Linda Dement. Artiste australienne pionnière du cyberféminisme dans l’art, cette dernière à conçu au cours des années 90 des logiciels de dissection, torture et mutilation du corps humain. Ces théâtres anatomiques délirants évoquent ainsi le mythe des Red Rooms, chambres de tortures censées exister dans les tréfonds du web ou l’on pourrait assister en direct à un spectacle de souffrances ad nauseam. Par le passé, Linda Dement a notamment collaboré aux débuts du Cybernetic Culture Research Unit (CCRU) lors du festival expérimental Virtual Futures 96 : Datableed (1996) ainsi qu’avec Kathy Acker sur la pièce Eurydice (1997–2007). À l’occasion de GOREGEOUS seront présentés Typhoid Mary (1991), Cyberflesh Girlmonster (1995) et In My Gash (1999).
Pierre-Alexandre Mateos et Charles Teyssou
FR
 
Le Confort Moderne fait le choix de multiplier les regards et d'interroger les pratiques de l’exposition. Programmation dans les interstices, multiplication des formats d’apparition de l’oeuvre, expérimentations transdisciplinaires et associations de curateurs à la programmation viennent ainsi dynamiser le programme. Pierre Alexandre Matéos et Charles Teyssou sont les premiers invités à dialoguer avec le lieu et proposent une exposition manifeste, un choc visuel et iconographique qui pose de manière frontal les questions de censure à un moment ou la morale a tendance à prendre le pas sur la loi.
Pierre-Alexandre Mateos et Charles Teyssou sont un duo de curateurs basés à Paris. Ils ont récemment co-curaté avec Rasmus Myrup et Octave Perrault, Cruising Pavilion une série d'expositions consacrée aux liens entre dissidence sexuelle, art et architecture qui a voyagé à Venise (16ème Biennale d’Architecture), New York (Ludlow 38) et Stockholm (ArkDes Museum). Parallèlement à cela, ils ont organisé Schengen Baroque Pasolini à la fondation Converso (Milan), une exposition de groupe librement adaptée d'un projet non réalisé de Pasolini sur la conversion de Saint Paul. Auparavant, ils ont effectué une résidence de recherche pour la Fondation LUMA Arles en 2018 consacrée au Southern Gothic. Ils sont les rédacteurs en chef de L’Officiel Art et sont des contributeurs réguliers de Flash Art et Spike. Ils travaillent actuellement avec Kevin Blinderman sur une exposition consacrée à Jacques de Bascher à Treize (Paris), et avec Dustin Cauchi à la publication du premier numéro de The Opioid Crisis Lookbook, un projet de recherche sur l'esthétique du narcocapitalisme avancé.