Demain y'a carrière, Arthur Belhomme et Victor Bureau
Galerie jusqu'au 29 août
Exposition ouverte du mercredi au dimanche de midi à 18h.
Nocturnes tous les vendredis soirs jusqu'à 22h.
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Vernissage vendredi 11 juin à 19h.
Entrée libre
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Visites commentées sur demande ou sur réservation : 
ete@confort-moderne.fr ou 05 49 46 08 08
Entrée libre
Exposition  
   

L’atelier est fait de murs blancs salis, encombrés d’objets suspendus et de mots tracés. L’espace est vaste, mais il est saturé, fragmenté de toutes parts. Des débris tapissent le sol et les tables. Des plastiques éclatés et des vêtements défaits, qui effilent leur matière dans ce monde de fractures. Ce lieu de fragmentation, c’est l’espace de travail de Victor Bureau et Arthur Belhomme, jeunes artistes diplômés de l’ESAM, école supérieure d’arts & médias de Caen/Cherbourg. Ils viennent de terminer 5 mois de résidence au Confort Moderne. Victor, comme il le dit lui-même, « collabore avec les matériaux ». Il fabrique des objets permettant de défaire les logiques policières (masques talkie-walkie, logiciels permettant des communications cryptées entre manifestant.es, détournement de feux de signalisation), et de constituer des communautés sonores et musicales. Arthur lui, fabrique vêtements et accessoires, en agençant des éléments recyclés, des leftovers de l’économie productiviste. Il offre à celleux qui les portent d’Agir bizarrement, les incitant à performer l’étrangeté dans un monde de dogmes. Enfin, au centre de la pratique des deux artistes se trouve VAKRM (« vacarme »), un espace construit par la destruction des objets et des mots, un palais contre lequel claque la langue au rythme des machines. 

L’atelier que les deux artistes partagent, c’est le métabolisme qu’ils occupent, la forme-de-vie qu’ils tentent de faire tenir debout, par l’agencement perpétuel de leurs pratiques et des objets qu’ils trouvent. C’est un métabolisme dysfonctionnel, où chaque instant est une presque-vie, où chaque geste semble mourir dans l’inaboutissement. Ici, malgré toutes les injonctions normatives, tout se refuse à faire système. Les objets et les gestes s’écorchent mutuellement, projetant aux murs les traces de la querelle. Ce sont les traces d’une lutte, celle de deux corps pris dans l’inconfort moderne.

Privation sensorielle
L’esthétique de la fragmentation que génère les travaux de Victor Bureau et d’Arthur Belhomme est permise par leur critique acérée du capitalisme. Ce système est une machine, un robot-mixeur ou un jouet d’enfant, un Nokia 3310 ou un bac à glaçons. Un « Empire du plastok » comme le scande Arthur dans leur dernier titre Tout refaire : derrière les couleurs criardes et les surfaces laquées se cachent des technologies, des rouages spécifiques qui entraînent des dispositifs de contrôle et de production précis. Sous le vernis policé, les technologies s’agencent pour faire système, générant du sens à celleux qui les consomment. Les objets n’accrochent ni le doigt ni la langue : l’expérience esthétique est lissée à l’extrême, permettant au/à la consommateurice de glisser du signifiant au signifié sans le moindre trouble. Les individus sont « noyé.es dans la non-violence », comme le dit Arthur dans leur titre Tout refaire. L’expérience moderne doit se faire sans cahotement, devenir imperceptible et ainsi, la machine pourra taire son nom.
Mais parfois, la peau-lisse entraîne une privation sensorielle intolérable. Victor et Arthur témoignent, dans leur pratique artistique, de la volonté de s’érafler, parfois jusqu’au sang, contre la technologie capitaliste qui les enserre. Ils frottent contre la peau-lisse du système jusqu’à l’escarre. Jusqu’au moment où la plaie est assez grande pour qu’on puisse y glisser les doigts et toucher enfin la fragmentation technique des organes qui le compose. Les os du capitalisme sont désormais dans leurs mains, tangibles. Leurs doigts plongés au plus près des organes vitaux, Victor et Arthur retirent de la matière et creusent la technologie du capital. Ils pratiquent l’archéologie industrielle. Leur méthodologie - très foucaldienne -, renouvelle nos manières d’accéder aux fondements historiques de notre modèle de société. Le capitalisme est enfin attesté par les sens. Le langage pénètre dans les fractures des os. Pour Victor et Arthur, plus rien ne glisse sur la peau-lisse du plastique, ils habitent dans la plaie qu’ils ont formée, et depuis laquelle ils établissent une connaissance et une critique.

Défigurer la peau-lisse
En deçà des objets-simulacres qui composent le langage du capitalisme, Victor et Arthur se saisissent des fragments. De ces petits rouages contenus dans les jouets d’enfants, de ces fils de polyester que composent les toiles publicitaires. Ces fragments, segments insécables de leur approche critique, composent le nouveau paysage d’une recherche artistique. L’échelle fragmentaire semble être celle d’une nouvelle épistémologie, d’un nouvel accès à la connaissance, celui par lequel la négociation entre le geste et la matière est rendue possible. La pratique de ces fragments est un apprentissage qui amène Victor et Arthur à se réapproprier les savoirs gardés secrets par l’élite industrielle. Tout défaire et mener une rétro-ingénierie : apprendre de la déconstruction, comprendre les rouages, la fonction de chaque fragment et son agencement au sein du système. La rétro-ingénierie convoque une communauté nouvelle : les savoirs techniques d’Arthur et Victor ne proviennent pas d’institutions, mais de la nébuleuse des « bricologues » dans laquelle ils gravitent. Cette communauté fluide, qui se compose et se décompose en fonction des besoins techniques et des avancées technologiques, est basée sur des méthodes d’apprentissage non hiérarchiques, fortement inspirées de la culture internet des licences libres. Cette nouvelle communauté scientifique, « underground » car cachée sous la peau-lisse, permet de consacrer la profondeur historique de toute technologie : l’archéologie que Victor et Arthur mènent, en creusant les objets jusqu’à les fragmenter, doit être considérée comme une science de la narration. C’est une méthode qui vient souligner la manière dont le capitalisme se raconte lui-même, mais aussi comment il arrive à écrire nos propres histoires, en nous enfermant dans des rôles économiques et identitaires préconstruits. Victor et Arthur défigurent un système de croyance et font tomber son masque narratif.

Profaner l’utilitarisme
Dans leur pratique de la défiguration, Victor et Arthur apprennent aussi de leur rôle, dérisoire et déroutant d’artistes, dans le monde de la peau-lisse. Ils voient dans les rouages du système leurs propres dysfonctionnements, ou plutôt, leur capacité à dysfonctionner malgré les injonctions normatives. Ils sont comme les fragments trouvés dans la plaie qu’ils creusent : inefficaces et inutiles. N’y lisez pas ici le trait d’une condamnation. Victor et Arthur, tout comme chacun d’entre nous, sont des fragments. Par essence inutiles, nous sommes devenu.es essentiel.les par l’agencement réglé au sein de la machine. Le capitalisme semble donc être entièrement tourné vers la production d’utilité. Le morceau Start-up Nation, que les deux artistes ont sorti lors de leur résidence au Confort Moderne, évoque cette production d’utilité infinie, qui tourne sur elle-même dans des espaces ouverts aux injonctions de performance et de conformisme. Quand Victor et Arthur défont les objets, ils défont ce système : ils le destituent dans sa capacité à générer de l’utilité. Ce temps de destruction, cette première production d’inutilité, est donc un temps de profanation du capitalisme, comme pourrait le dire Giorgio Agamben. La destruction n’est pas une forme en soi, c’est une puissance qui existe par son insubordination. C’est un temps où les dispositifs sont restitués à chacun.e, où dépérit la sacralité industrielle dans nos mains écorchées.
Mais une fois les fragments recouvrant le sol et les murs de l’atelier, comment les recomposer ? Comment reconfigurer ? Convient-il de poursuivre l’ambition de reconstruire une structure de signification ? Une nouvelle peau-lisse ? Le chemin du réagencement est périlleux, car il s’expose à la menace constante d’une réappropriation par le système. Les objets que recréent Victor et Arthur à partir des fragments sont disposés sur cette fine ligne de crête, entre incommunicabilité et réappropriation. Ils sont maintenus, le temps de quelques situations, dans cette position inconfortable, puis tombent d’un côté ou de l’autre, devenant marchandise ou retournant à l’état de fragments, sabordés par leurs démiurges.

Tout refaire
« On va retourner dans l’under, on va retourner sous la terre / On va créer plein de petites bulles entre nous / Pour les faire éclater ensuite, juste au bon moment » (Tout refaire, 2021). À force de creuser des objets à la peau lisse, Victor et Arthur ont miné leurs terrains de recherche de galeries profondes, où leur art s'est établi. Ces espaces souterrains sont des espaces politiques et séparatistes : ils se soustraient au monde et le brûlent ainsi depuis ses entrailles. Si ces lieux de création sont rendus possibles par leurs savoir-faire techniques, ils sont, dans un second temps, habités par le langage. Victor et Arthur ont identifié les systèmes de communicabilité comme les moyens de rendre accessibles les lieux souterrains qu’ils créent. Si le langage de la Start-up nation permet de soutenir l’idéologie néo-libérale, Victor et Arthur créent, par leur travail sonore, un ensemble symbolique concurrent. Les deux langages s’affrontent sur un territoire de rythme, sur une grille de cadences partagées entre productivisme et danse. Les deux langages s’articulent, s’affrontent parfois et se fuient souvent. « Tout refaire » par les temps et les mots. « Tout refaire » par la (re)création de cette communauté souterraine, qui s’enferme volontairement dans une galerie profonde où le capitalisme n’enlumine plus la réalité. « Tout refaire » dans un boyau tortueux et sombre, à l’opposé du white cube. Ces galeries souterraines laissent présager une future carrière. Une carrière que la communauté aura elle-même creusée dans l’art et l’argile, un palais qu’elle continuera d’habiter de sa langue.
L’under de Victor et Arthur est occupé d’un langage noir dont la profondeur est indéterminée. Cet espace, dont leur atelier a pu parfois être l’allégorie, ne doit pas être considéré comme topologique : il se définit plutôt par sa temporalité. Il existe par les moments partagés, par ceux qui construisent le langage autant que la communauté. L’under est une situation. C’est d’ailleurs par ce stratagème qu’il tente d’être insaisissable. C’est un moment d’interopérabilité pure où les fragments s’agencent parfaitement, dans la matière comme dans la langue. Une situation où ce métabolisme partagé fonctionne enfin. La résidence que Victor et Arthur ont réalisée au Confort Moderne a été orientée vers l’apparition de ces situations. De la destruction au réagencement des fragments, en passant par le développement d’un langage, le travail de Victor et Arthur est orienté de toute part vers la création de communautés éphémères.

Demain y’a carrière
Le réagencement des fragments prend place, lentement, par la multiplication des situations. Ces apparitions, presque épiphaniques, voient coïncider de manière parfaite les pratiques et les objets des artistes. Victor s’est déjà enfermé dans l’under, pour y faire résonner le son de ses machines, des battements pour le cœur du monde. Grâce à elles sont nés des rythmes sur lesquels les formes-de-vie ont calqué leurs croissances. Des instants où les corps se sont frôlés, s’entretenant les uns aux autres par le partage d’un geste commun, celui de la fête. Le bruissement d’un peuple dans des entrailles enserrées d’extases. Un feu au cœur du monde, attisé par Arthur qui lors de ces situations, sérigraphie des vêtements, les distribuant à celleux qui dansent. Les tissus décorent et vivent, les corps ivres qui adorent, la performance commune des gestes révoltés qui réinventent toujours les manières d’être à l’autre et à soi. Et puis il faut sortir de l’under, le rythme tarit et la situation meurt.
Il faut désormais conjuguer l’éphémère de ces situations et la forme de l’exposition. Trouver la manière dont ces formes-de-presque-vies, définies par leurs difficiles éclosions et leur courte temporalité, peuvent trouver place dans la mémoire collective. Écrire l’histoire sans cristalliser les situations en des formes muséales. Occuper la place offerte par le Confort Moderne alors qu’on se caractérise soi-même par son inconfort dans la modernité. Il semble que les cinq mois de résidence menés par Victor et Arthur ont été un temps de réflexion dans la création du passage entre la carrière d’argile qu’ils ont creusée pour accueillir leur communauté, et la carrière qu’ils mènent désormais à la lumière de l’institution. Ce passage, bien sûr, est celui de l’exposition. Cette dernière ouvre vers une nouvelle situation, celle qui aura lieu « demain » et où le.a visiteur.se pourra disparaître dans la communauté de l’under. C’est une exposition qui maintient ouverte la plaie dans la peau-lisse, et permet à toustes de plonger leurs mains dans le monde du fragment. Une cacophonie lumineuse où de rares et sombres interstices ménagent des entrées dans le langage noir des artistes, comme autant d’instants dans lesquels découper nos propres plaies, s’écorcher à notre tour contre « l’Empire du Plastok ».

Tom P. van der Meersch